Le journal Morosko
Zellige de Fès : histoire, technique et secrets d’un art géométrique

Le zellige est une mosaïque de terre cuite émaillée, taillée pièce par pièce à la main puis assemblée comme un puzzle pour former des motifs géométriques. Né dans l’Occident islamique au Moyen Âge, il a atteint à Fès un raffinement exceptionnel, et la ville en reste aujourd’hui le principal foyer de production.
On le croise sur les murs des médersas, autour des fontaines, au sol des riads. On l’admire souvent sans savoir ce qu’il raconte. Derrière chaque étoile se cache pourtant un savoir-faire porté par la mémoire des artisans, et une géométrie qui a fini par intriguer les physiciens. Plongée dans un art que Fès porte depuis des siècles.
Qu’est-ce que le zellige, exactement ?
Le zellige (ou zellij) est un revêtement composé de petits fragments de carreaux émaillés, chacun d’une seule couleur, découpés à la main puis juxtaposés. Mis bout à bout, ces éclats forment des pavages, des rosaces et des étoiles d’une précision étonnante.
Le mot lui-même vient de l’arabe zillīj, rattaché au verbe zalaja, « glisser », en référence à la surface lisse et vitrifiée des carreaux. Clin d’œil linguistique : le mot azulejo, qui désigne les carreaux peints d’Espagne et du Portugal, dérive de ce même terme.
D’où vient le zellige ? Une histoire en quelques étapes
Des origines dans l’Occident islamique
Les historiens situent les débuts de la mosaïque de faïence en Ifriqiya (l’actuelle Tunisie) et dans l’actuelle Algérie, entre le Xe et le XIe siècle. Au Maroc, le plus ancien exemple daté avec certitude, selon l’historien de l’art Jonathan Bloom, orne le minaret de la Koutoubia à Marrakech, au milieu du XIIe siècle : de grandes pièces vertes et blanches, pensées pour être lues de loin.
L’âge d’or mérinide, et Fès au premier plan
C’est au XIVe siècle, sous les Mérinides au Maroc, les Zianides à Tlemcen et les Nasrides à Grenade, que le zellige devient l’art raffiné que l’on connaît. Les motifs se complexifient, les palettes s’enrichissent de jaunes, de bleus et de bruns, et les pièces se font plus petites et plus nombreuses.
Fès vit alors sa période la plus faste. Selon l’UNESCO, la ville connaît son apogée aux XIIIe et XIVe siècles sous la dynastie mérinide, et l’essentiel de ses monuments (médersas, fondouks, palais, fontaines) date de cette époque. Les médersas Bou Inania et al-Attarine en sont des vitrines : leurs soubassements de zellige comptent parmi les compositions géométriques les plus abouties de la période.
Un art qui ne s’est jamais éteint au Maroc
Ailleurs, la mosaïque de faïence passe de mode après le XVe siècle, remplacée par des carreaux peints. Au Maroc, au contraire, elle se perpétue et gagne même du terrain : sous les Saadiens, elle couvre toujours plus de surfaces, comme en témoignent les Tombeaux saadiens de Marrakech. Aux XIXe et XXe siècles, les artisans développent de grandes rosaces géométriques qui habillent fontaines, arcs et colonnes. Aujourd’hui encore, le zellige reste l’un des marqueurs de l’identité artistique marocaine, et Fès demeure son centre de production le plus important. Les ateliers d’autres villes s’inspirent généralement du style fassi, à l’exception notable de Tétouan, qui a développé sa propre technique.
Comment fabrique-t-on un zellige ? La technique pas à pas

1. Façonner et cuire l’argile
Tout commence par l’argile, moulée en carreaux d’une dizaine de centimètres de côté, calibrés puis séchés. Une première cuisson fixe la forme de la terre.
2. Émailler, puis cuire à nouveau
Les carreaux reçoivent ensuite leur émail, une couleur par carreau, avant une seconde cuisson. C’est cette double cuisson, perfectionnée à l’époque mérinide, qui donne au zellige son éclat. Autrefois, les fours traditionnels étaient alimentés avec des matériaux végétaux, comme des palmes ou des branches de laurier-rose.
3. Tailler au menqach
Vient l’étape la plus spectaculaire. L’artisan tailleur, le kassar, découpe chaque carreau émaillé en petites pièces géométriques à l’aide d’un marteau tranchant appelé menqach (ou manqach). Les formes à obtenir sont précises et, le plus souvent, connues par cœur. Une seconde opération, le khallaç, consiste à biseauter les tesselles pour régulariser leurs arêtes et leur permettre de s’emboîter au plus juste.
À noter : à Tétouan, la tradition veut que l’on découpe les pièces avant la cuisson. L’émail est plus dur et plus durable, mais les couleurs sont moins vives et les pièces s’ajustent moins étroitement qu’à Fès.
4. Assembler le puzzle… à l’envers
C’est le geste le plus déroutant pour un œil novice : les pièces sont posées face émaillée contre le sol. L’artisan compose donc le motif sans jamais le voir. Une fois le dessin complet, le dos est recouvert d’une fine couche de plâtre ou de chaux qui, en séchant, soude les tesselles en un panneau. Ce panneau est ensuite retourné et fixé au mur avec un mortier.
Les motifs du zellige : quelle géométrie se cache derrière les étoiles ?
Des polygones et des symétries
Le zellige traditionnel repose sur des pavages de polygones : étoiles à six, huit, douze ou seize branches, losanges, croix. Dans l’Occident islamique, les artisans mérinides et nasrides ont particulièrement excellé dans les compositions fondées sur une symétrie d’ordre quatre, en agrandissant les motifs de base et en y glissant des étoiles toujours plus complexes.
Et le nombre d’or ?
C’est l’idée forte du post qui nous a inspiré cet article : derrière la diversité des styles, une même langue géométrique, celle de φ, le nombre d’or. Elle mérite d’être nuancée. Le nombre d’or apparaît naturellement dans la géométrie du pentagone et du décagone, donc dans les motifs à symétrie d’ordre cinq (étoiles à dix branches, par exemple). Or ces motifs, très répandus dans le reste du monde islamique, sont plus rares au Maghreb. Fès fait justement figure d’exception : les médersas al-Attarine et Bou Inania en conservent de remarquables exemples.

La science s’en est mêlée. En 2007, les physiciens Peter J. Lu et Paul J. Steinhardt ont montré, dans la revue Science, que certains décors islamiques médiévaux (notamment celui du sanctuaire Darb-i Imam à Ispahan, daté de 1453) relevaient d’une géométrie quasi-cristalline, des siècles avant sa description par les mathématiciens occidentaux. Ces travaux portent sur les pavages persans dits girih, pas sur le zellige marocain en particulier. Mais ils disent quelque chose de cette culture commune de la géométrie. Et lorsque Dan Shechtman reçoit le prix Nobel de chimie 2011 pour la découverte des quasi-cristaux, l’Académie royale des sciences de Suède évoque elle-même les mosaïques du monde arabe, de l’Alhambra au Darb-i Imam.
Le maâlem : une mémoire plutôt qu’un plan
Au cœur de cet art se tient le maâlem, le maître artisan. C’est lui qui conçoit les motifs, parfois d’une grande complexité, et qui est généralement capable de les dessiner et de les assembler de mémoire. Les principes de construction n’ont pas changé depuis des siècles, et les artisans marocains les maîtrisent toujours aujourd’hui. Les formes à tailler s’apprennent par cœur : le savoir passe d’abord par la main, l’œil et la mémoire.
C’est aussi ce que souligne l’UNESCO à propos de la médina de Fès : la survivance des savoir-faire traditionnels, notamment dans les métiers du décor architectural, est l’un des atouts majeurs de la préservation du site.
Comment reconnaître un vrai zellige fait main ?
Face à un « zellige » de catalogue, quelques repères simples permettent de faire la différence :
- Des pièces, pas des dessins. Un vrai zellige est une mosaïque : chaque couleur correspond à une pièce distincte, découpée et juxtaposée. Les imitations reproduisent souvent le motif en le peignant ou en l’imprimant sur un carreau carré.
- Un fin liseré de terre cuite. La taille au marteau laisse apparaître, sur le pourtour de chaque tesselle, une mince bordure de terre cuite mise à nu. Approchez-vous : elle se voit.
- Des arêtes biseautées. Après la taille, chaque pièce est biseautée (khallaç) pour régulariser ses arêtes : un détail de finition qu’une pièce moulée ou imprimée n’a pas.
- Une couleur par pièce. Chaque fragment provient d’un carreau émaillé d’une seule couleur : pas de dégradé ni de motif dans une même tesselle.
- Un assemblage serré. Dans le zellige de Fès, taillé après cuisson, les pièces s’ajustent plus étroitement que dans la tradition de Tétouan.
Fès, une ville où les savoir-faire se transmettent
Fondée au IXe siècle et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1981, la médina de Fès, décrite par l’UNESCO comme l’une des villes historiques les plus vastes et les mieux conservées du monde arabo-musulman, n’est pas un musée figé. Ses ateliers continuent de façonner, tailler et assembler, en perpétuant les gestes de générations d’artisans.
Chez Morosko, ce patrimoine vivant nous inspire au quotidien. Nous ne fabriquons ni ne vendons de zellige, mais nous partageons la même conviction : le geste de la main donne aux objets une âme que rien ne remplace. C’est dans cet esprit que Ghali Khomsi a dessiné la collection ATLAS, dont les pièces sont faites main à Fès par nos artisans. Et si l’héritage marocain revisité vous intéresse, découvrez aussi notre selham non genré. Pour choisir une pièce marocaine en confiance, lisez notre guide : où acheter de l’artisanat marocain en France.
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FAQ : vos questions sur le zellige
Quelle est la différence entre zellige et azulejo ?
Le zellige est une mosaïque de pièces émaillées taillées à la main et assemblées ; l’azulejo désigne des carreaux peints. Le mot azulejo dérive pourtant de l’arabe zillīj.
Pourquoi le zellige de Fès est-il si réputé ?
Fès a été un grand foyer du zellige dès l’époque mérinide, et la ville reste son principal centre de production. La plupart des ateliers d’autres villes s’inspirent du style fassi.
Avec quel outil taille-t-on le zellige ?
Avec le menqach (ou manqach), un petit marteau tranchant. Les arêtes sont ensuite biseautées lors d’une seconde étape, le khallaç.
Le zellige contient-il le nombre d’or ?
Le nombre d’or est lié à la géométrie du pentagone et apparaît dans les motifs à symétrie d’ordre cinq. Ces motifs sont plus rares au Maghreb, mais Fès en conserve de beaux exemples, notamment dans les médersas al-Attarine et Bou Inania.
Comment le zellige est-il posé ?
Les pièces sont assemblées face contre le sol, solidarisées au dos par une couche de plâtre ou de chaux, puis le panneau est retourné et fixé au mur au mortier.
Sources
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial : Médina de Fès
- Peter J. Lu et Paul J. Steinhardt, « Decagonal and Quasi-Crystalline Tilings in Medieval Islamic Architecture », Science, vol. 315, 2007 : doi.org/10.1126/science.1135491
- Académie royale des sciences de Suède, communiqué du prix Nobel de chimie 2011
- Jonathan M. Bloom, Architecture of the Islamic West: North Africa and the Iberian Peninsula, 700–1800, Yale University Press, 2020 (cité d’après Wikipédia)
- Jay Bonner, Islamic Geometric Patterns: Their Historical Development and Traditional Methods of Construction, Springer, 2017 (cité d’après Wikipédia)
- Encyclopédie Wikipédia : Zellige (FR) et Zellij (EN)
Inspiration : publication Instagram de @marrakechbestspot.


